Orouni

Orouni-Philippe-Mazzoni

 

OROUNI. Son nom, c'est comme son visage, on ne le choisit pas. Or, comme pour moi la musique est une affaire de choix, quand j'ai commencé à sortir mes chansons, il a fallu que j'opte pour une signature. J'avais été assez marqué par un passage de On The Road (Jack Kerouac) mettant en scène Slim Gaillard, l'inventeur du mot Orouni. Le musicien, qui a réellement existé, crée ce vocable et se l'approprie. Il joue avec et part dans un délire mi-musical mi-verbal. Le langage est un domaine tellement balisé, avec tant de règles de syntaxe, grammaire, conjugaison, que je vois certains néologismes comme de petits miracles. Pour moi, le mot Orouni renvoie à ce que j'aimerais que la musique soit, idéalement : de la pure invention.

L'INTIME. Beaucoup de chansons qui parlent de l'intime rencontrent le succès. Dans des dizaines de tubes, les interprètes évoquent des sentiments très personnels, et c'est justement parce que chaque personne arrive à établir une connexion avec le caractère intime que le morceau peut fédérer, mais pour des raisons différentes selon chaque auditeur. Même dans ses grandes chansons sur l'état du monde ("A Hard Rain's A-Gonna Fall"), Dylan plaçait quantité de détails très précis dans ses paroles, et les mêlait souvent à des impressions à teneur plus personnelle. Je ne pense donc pas qu'il faille rester général pour séduire ou rassembler.

VOYAGE. J'ose espérer que ce que j'ai retenu dans chaque destination, ce dont j'ai choisi de parler, peut toucher les gens qui vont entendre le disque. Parce qu'ils vont se reconnaître dans certaines situations, ou être au contraire intrigués, interloqués. Oswald de Andrade écrivait : "Seul m'intéresse ce qui n'est pas mien".

INSTRUMENTATION. Certains albums à l'instrumentation contingentée, comme Mug Museum de Cate Le Bon (guitare, basse, batterie, clavier), sont très bons et ne lassent pas, mais j'ai besoin et envie de variété dans le nombre et le son des instruments utilisés sur mes enregistrements. Quand je cherche des arrangements pour une nouvelle composition, je pense naturellement à l'instrument qui va jouer chaque ligne, et cela va rarement être une guitare électrique ou un simple clavier. Je trouve intéressant d'aller chercher à faire sonner quelque chose d'un peu plus spécifique, en tout cas ce qui va le mieux convenir à l'objectif que j'ai en tête. Les limites peuvent être financières, ou il se peut qu'on ne connaisse personne qui joue du glassharmonica alors qu'on en a terriblement besoin, mais intellectuellement, il est plus efficace pour le résultat final de ne rien s'interdire au départ. Cela fait des milliers d'années que l'on invente régulièrement de nouveaux instruments, qui à eux tous composent une palette incroyable, alors pourquoi ne pas en profiter ?

VOLONTÉ et HASARD. Le choix peut intervenir en amont, comme sur "Firearms", où je voulais jouer avec les bois. "The Sea Castle" appelait de la trompette, et "Makeshift Fans" du saxophone. D'autres compositions, par leur nature, ne m'évoquaient aucun instrument de l'orchestre classique, elles sont par conséquent arrangées de façon un peu plus rock, et je pense que c'est ce qui convient le mieux. Mais le processus peut être plus tardif, comme sur "A Giant Swing", où après avoir tout essayé, en vain, j'ai invité Mina Tindle à orner la chanson de ses choeurs. Cela peut être également le fruit du hasard : nous étions en train d'enregistrer des lignes de basse lorsque Jean-Yves Lozac'h est venu nous saluer dans la cabine, et en deux temps trois mouvements, il a trouvé une partie qui collait parfaitement à l'ambiance de "In The Service Of Beauty". C'est ainsi qu'il se retrouve invité sur cet album. Steffen Charron, qui fait partie de la formation live d'Orouni, a enregistré de la basse sur trois morceaux ; cela les a redynamisés. Comme il est également excellent à la six-cordes, il signe les guitares électriques de "Dear Volcano Please", sur lequel Maxime Chamoux a trouvé un solo d'orgue que j'aime beaucoup. On peut multiplier les exemples de la sorte et mettre sur la table le concept de sérendipité, très adapté à la pratique de la musique. Enfin, il y a aussi tous ces instruments dont je joue moi-même, et qui sont à l'origine d'un certain nombre de compositions de Grand Tour. Ainsi, "Speedball" n'existerait pas sans son motif de balafon, autour duquel j'ai brodé la mélodie de voix. Il en est de même pour "Wild Geese And Cigars" et sa boucle de kalimba, ou encore "The Sea Castle" et son riff de cavaquinho.

POP SONG MODÈLE. Selon mes critères de jugement, "Penny Lane" ou "Porque Te Vas" s'approchent de ce qu'est une parfaite pop song. Essayer d'expliquer cela de façon théorique serait assez risqué, et je n'arrive à mentionner que de morceaux des années 60 ou 70, car j'ai l'impression qu'il faut un certain recul en la matière... Mais peut-être qu'un jour, quelqu'un fera une chanson novatrice qu'on considérera comme un morceau pop accompli.  

  

Texte: Sophie Rosemont Photo: Philippe Mazzoni

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