Juana Molina

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SOUVENIRS (BONS et MAUVAIS)

En 2004, après de longues années à être ignorée par le public local de Buenos Aires, il y a eu un concert au théâtre national de la ville. Habituée à des foules de 30 personnes, j’ai demandé au staff de la salle de mettre en place le grand rideau qui coupe la salle en deux pour que ça ne fasse pas vide – la capacité est de 800 personnes – mais il ne l’ont pas fait. Alors que j’attendais dans les loges, une amie a ouvert la fenêtre et vu une queue de deux pâtés de maisons. "Ha ha", lui ais-je répondu, "bien essayé"... Mais quand je suis arrivée sur scène, la salle était pleine à craquer. Fauteuils, strapontins, allées, rampes, escaliers. Un grand silence. 1200 personnes sont venues. J’étais en état de choc. Pour la première fois, j’ai senti que je touchais chacune des âmes. Mon ami Alejandro Ros faisait les lumières...ou les ombres devrais-je dire ! La pièce était quasi dans l’obscurité et c’était un pur bonheur.

Deux ans avant ça, il y a eu un concert dans un club de jazz. Je ne savais rien du son live... Je ne pouvais pas dire à l’ingénieur du son ce qui n’allait pas. La seule chose que je pouvais dire était que je ne pouvais pas jouer comme ça. Le soundcheck a duré une éternité et n’a rien arrangé. Il y avait quelques personnes en train de boire un verre. J’était complètement frustrée. Quelqu’un est venu et m’a dit que je devrais commencer à jouer. "Ne devrait-on pas attendre que ces gens partent pour que le public puisse rentrer ?" ai-je demandé pendant que je voyais des gens rentrer. Il m’a répondu: "ces gens-là SONT le public". Quoi?! J’ai voulu m’évanouir, disparaître. J’étais comme s’ils m’avaient vu nue. Comme si un soupirant caché m’avait vu essayer plusieurs robes, différentes coiffures, me trouvant hideuse. Comment pouvez-vous ensuite prétendre être la fille la plus cool du monde ?

Le concert fut terrible, personne n’ouvrit la bouche (rappelez-vous que j’étais une comédienne célèbre). À la fin, n’y tenant plus, j’ai dit: "Je vais jouer cette chanson pour que vous puissiez partir" et j’ai mis "Sonamos" sur un lecteur de CD. Je me suis levée pour fuir dans les backstages... Mais il n’y avait pas de backstage.  Aucun endroit où aller. Juste un mur. Alors je m’y suis appuyée, face à lui, bras croisés, en attendant d’entendre le silence. Après ce qui m’a semblé une décade, quelqu’un touché l’épaule en me disant que tout le monde était parti. Il restait juste un couple, moitié horrifié, moitié inquiet. Il m’a demandé: "Juana, que s’est-il passé? On est venus pour passer un bon moment!". Des années plus tard, j’ai réalisé que le problème était simplement que le volume était trop fort...

LA MUSIQUE

Ce que j’aime le plus dans chaque album, c’est de le faire.. De déterminer d’en faire un et de commencer le processus. Après quelques jours, on arrête de “faire” et les choses arrivent, tout se passe tout seul. Il n'y a pas de pensée. On devient ce qu'il se passe. J’ai eu juste une règle sur cet album en particulier: éviter les chemins connus.

Les influences sont juste des ingrédients. Elles sont les outils inconscients avec lesquels vous travaillez. J’ai toujours évité et écarté ce qui me rappelle des choses déjà existantes. Je ne vois pas l’intérêt de (re)faire ce qui a déjà été fait avant.

Texte: Sophie Rosemont Photo: Philippe Mazzoni

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